Les envies d’Europe des ogres du Net chinois

Product Product Launch

Jan 7, 2020

From: Libération

Alors qu’Emmanuel Macron est à Pékin, les géants chinois promettent de vendre des produits français sur leur territoire. Dans le même temps, les Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi se positionnent sur le marché européen, face aux Gafa américains.

  •  Les envies d’Europe des ogres du Net chinois


La Chine serait-elle en train d’inventer la diplomatie du commerce électronique ? Au deuxième jour de sa visite, Emmanuel Macron a rencontré deux chefs d’entreprise parmi les plus riches du pays, qui symbolisent la toute-puissance acquise par la deuxième puissance mondiale dans le numérique. Patron de JD.com, le numéro 2 de l’e-commerce chinois, Richard Liu, s’est engagé à vendre d’ici deux ans pour 2 milliards d’euros de produits français sur ses différentes plateformes et à ouvrir d’ici la fin 2018 un entrepôt dans l’Hexagone. Son principal concurrent, Jack Ma, à la tête du leader chinois du secteur Alibaba, est sur la même ligne : il a aussi promis l’ouverture d’un centre logistique en France où de plus en plus de commerces, à l’image des grands magasins, adoptent Alipay, son outil de paiement mobile.


Bienvenues pour les exportateurs français - JD.com s’est fixé l’objectif de référencer 10 000 marques françaises contre 400 aujourd’hui -, ces annonces reflètent l’explosion des ventes de produits étrangers acheminés directement en Chine après commande en ligne des 300 millions de consommateurs d’une classe moyenne en plein essor. Selon l’institut eMarketer, ces achats, dont la logistique est gérée de A à Z par les marchands chinois, devraient dépasser 83 milliards d’euros en 2017, soit une progression de 28 % sur un an. «Grâce au e-commerce, il est aujourd’hui possible d’être présent en Chine sans y installer de magasins ni de gros investissements, explique Sébastien Badault, à la tête de l’antenne française d’Alibaba. On est sur du "made in France" pour la Chine.» Mais le commerce - et pas seulement électronique - est une activité qui marche dans les deux sens ! Avec son implantation française, JD.com a aussi dans ses cartons un projet pour distribuer directement dans l’Hexagone des produits chinois. Deux milliards d’euros de produits français en Chine mais combien, à terme, de produits chinois en France ?

Des réseaux à très haut débit aux smartphones dernier cri en passant par la mobilité partagée et l’intelligence artificielle, il n’y a plus un domaine dans lequel les géants de l’Internet chinois ne soient à la pointe de l’innovation. Au point que leurs nouvelles technologies ne sont plus très loin de faire jeu égal avec leurs concurrents américains. De quoi nourrir d’énormes ambitions planétaires pour les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) et consorts, prêts à en découdre avec les Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon).

Dans cette tectonique des plaques numériques, l’Europe et ses 637 millions d’internautes à la fin 2016 (dont 47,5 millions pour la France) est, comme l’Amérique du Nord et les pays émergents, un nouveau terrain de chasse de la «tech» chinoise. Sébastien Badault le confesse : «L’objectif d’Alibaba est d’atteindre 2 milliards de clients, contre 500 millions aujourd’hui. Avec 751 millions d’internautes, la Chine garde un potentiel de croissance énorme, poursuit-il, mais même si elle atteint rapidement le milliard d’internautes, on n’en sera qu’à la moitié. Il faut donc s’internationaliser.» CQFD. «Que ce soit en s’implantant en propre, en rachetant des acteurs locaux ou en investissant via des fonds, la présence d’Alibaba va s’intensifier en Europe, pronostique de son côté Philippe Collombel, codirigeant du fonds de capital-risque Partech Ventures. Pour exporter massivement leurs produits et services en ligne, ces géants ont besoin d’accéder en direct au client.»

Selon le classement établi l’été dernier par le magazine LSA, la «place de marché» Aliexpress, lancée dès 2010 par Alibaba pour permettre aux producteurs chinois de commercialiser en direct à l’étranger leurs produits à prix de gros, pointe à la cinquième position dans l’Hexagone, devant la Fnac, avec au moins 200 millions de volume d’affaires. «On voit de plus en plus de producteurs et d’intermédiaires chinois qui vendent à prix cassés, note Olivier Mathiot, le PDG de Priceminister, quatrième du classement. Mais s’ils n’ont pas de "stock-tampon" sur place, il faut attendre de dix à douze jours, et ça fait long pour une coque d’iPhone.» D’où l’ouverture de ces entrepôts qui ne sont pas que destinés à servir la clientèle chinoise mais à venir concurrencer les acteurs européens et américains.

Licornes chinoises

En 2016, le géant de Shenzen, Tencent, leader du jeu vidéo et des applications mobiles en Chine avec sa messagerie à tout faire WeChat, avait créé le premier la sensation en s’emparant pour 7,5 milliards d’euros de l’éditeur de jeux vidéo pour smartphones finlandais Supercell, propriétaire de Clash of Clans, le jeu mobile le plus populaire au monde. Un an plus tard, des start-up à capitaux chinois ont commencé à faire leur apparition à Paris. Créée en 2015, la start-up pékinoise Ofo, qui se présente comme la première plateforme mondiale de vélos partagés en libre-service (elle est présente dans 200 métropoles avec un parc de plus de 10 millions de cycles), a déployé fin 2017 le premier millier de ses vélos jaunes dans la capitale. Financée à hauteur de plusieurs centaines de millions de dollars par Alibaba et Didi, la société est l’une des nombreuses licornes chinoises, du nom de ces jeunes pousses valorisées à plus d’un milliard d’euros. «Leader mondial du paiement par mobile, qui est totalement banalisé en Chine, le pays a du savoir-faire à revendre dans les nouveaux services connectés de transport urbain, dont les usages sont bien plus avancés qu’en Europe», fait remarquer Thomas Husson, du cabinet d’études Forrester. Les spécialistes chinois de la mobilité poussent ainsi leurs pions à l’international : des scooters électriques connectés de la marque hongkongaise NIU commercialisés depuis peu en France aux activités de VTC, comme avec l’application estonienne Txfy, elle aussi financée par Didi et qui a débarqué à l’automne à Paris.

Implantation

Le mouvement s’observe aussi dans le secteur en plein boom de «cloud computing» (stockage de données et mise à disposition de puissance de calcul à distance). Numéro 4 mondial derrière Amazon, Microsoft et IBM - mais devant Google -, Alibaba Cloud a déjà séduit des groupes du CAC 40 désireux de renforcer leur implantation asiatique. Il va ouvrir prochainement un deuxième centre de données en Europe après celui de Francfort en 2016. Implanté de longue date à l’étranger, Huawei n’est pas en reste. Le troisième fabricant mondial de mobiles, dont les smartphones haut de gamme commencent à figurer au classement des meilleures ventes dans l’Hexagone, a signé récemment deux partenariats avec des groupes français pour ses activités de cloud. Le premier avec Orange, le second avec PSA, pour équiper ses voitures connectées.

A Pékin, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, a révélé qu’il refusait «beaucoup» de projets d’investissement chinois, en se disant opposé aux «investissements de pillage» de l’économie française. «On accepte l’investissement de JD.com, a-t-il confié, parce que dans la plateforme installée en France, qui créera 1 000 emplois, il y a un volume de productions de PME françaises qui sera exporté vers la Chine». Mais dans cette réciprocité vantée par Macron, la France trouvera-t-elle son compte en s’ouvrant aux géants du Net chinois ?

From: http://www.liberation.fr/planete/2018/01/09/les-envies-d-europe-des-ogres-du-net-chinois_1621350